« J’ai rencontré pour la première fois Bruno Esnault fin 1988 en compagnie de Martine Delahaye qui enregistrait des témoignages de riverains de la Seine. Bruno avait passé sa prime enfance dans les années 1960 sur la partie sauvage et délaissée de l’île de Chatou qu’on entrevoit furtivement du
viaduc du train RER entre les gares de Nanterre et Houilles-Carrières, soit une langue de terre d’environ six kilomètres par cent à deux cent mètres de large. Trois communes se partagent cette partie amont de l’île : Bezons de sa pointe jusqu’aux parages aval du pont de chemin de fer de la Morue soit environ un kilomètre, Carrières sur Seine ensuite sur plus de trois kilomètres en portion médiane jusqu’au golf de l’île Fleurie, enfin Chatou sur environ un kilomètre et demi jusqu’au hameau Fournaise et au pont qui constitue le seul point d’accès à l’île et au périmètre de la très populaire
foire annuelle à la brocante et au jambon. Que l’essentiel du territoire habité de l’île de Chatou se soit en fait situé sur la commune de Carrières sur Seine, sans que cette dernière n’en ai jamais revendiqué l’accès ni l’appellation (pourquoi pas l’île de Carrières-sur-Seine après tout ?) situe l’abandon dans lequel la mairie de Carrières sur Seine a tenu ce demi monde de la rivière. A tel point qu’ayant fréquenté les écoles de la commune, et parcouru enfant la plupart des terrains vagues, je ne me souviens pas, d’avoir jamais croisé quiconque pour évoquer les habitants de l’île. Il m’aura fallu les trajets estudiantins vers Nanterre, l’expérience de l’enjambée de l’île, pour concevoir le projet de me rendre sur ce territoire de cent hectares situé à vol d’oiseau à moins de deux kilomètres de mon domicile, et rencontrer Bruno, avec qui j’aurais pu être en classe,
et qui avait vécu sur l’île l’enfance dont j’ai rêvé dans les livres. »
Gilles Saussier est photographe. Il interviendra dans le numéro 21 de Musica falsa.