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- Der Friedl über Berlin - par Éric Denut |
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L’ensemble berlinois Zeitkratzer, dirigé par Reinhold Friedl, s’affirme internationalement comme le cœur de la postmodernité musicale. En attendant de pouvoir écouter à Paris les dix musiciens de la formation, trois CDs sont désormais disponibles. Pour une fois, le magazine anglais Wire a eu raison. En 1999, on pouvait y lire la sentence suivante : « Zeitkratzer will soon be the center of innovative music. This project promises to be endlessly fascinating ». Dès aujourd’hui, après trois années d’existence, Zeitkratzer a investi avec succès la scène internationale et rythme de son fief du Podewil (une Knitting Factory berlinoise) l’actualité musicale.
Au programme, une déconstruction systématique du champ esthétique de la musique contemporaine et la volonté de faire du nouveau sans contrainte historique. Œdipe est certes aveugle, mais à Colone il est encore possible de voir avec son cœur et d’aimer ; comme le dit Reinhold Friedl, « l’esthétique négative, qui a été l’idéologie principale de nos parents, ne peut être à son tour négativisée ; alors que faire ? » Et lorsque la tête pensante de Zeitkratzer dévoile son sourire séducteur, il est clair que le « back to the roots » (notamment « back to the improvisation ») dont il se targue comme programme esthétique n’est qu’un premier pas destiné à ratisser un large public déçu par les apories de la libre improvisation ou de la formalisation à outrance. La réalité musicale dépasse de loin une quelconque anamnèse. Une politique volontariste de commande associée à un travail interprétatif d’un professionnalisme reconnu par les compositeurs permettent aujourd’hui à Zeitkratzer de disposer d’un répertoire parfaitement maîtrisé d’une cinquantaine d’œuvres spécialement écrites pour l’ensemble. Un répertoire vivant, car il ne s’agit pas de se laisser emprisonner par l’attraction de la nouveauté, mais d’interpréter régulièrement les œuvres et de mettre définitivement à distance le cycle « première mondiale-archive-poubelle » qui caractérise mainte institution contemporaine. Mais il est vrai que, aujourd’hui comme hier, à l’ouest rien de nouveau.
Après avoir fait appel à des compositeurs établis de la scène alternative américaine comme Phill Niblock ou Elliott Sharp, Reinhold Friedl et ses neuf collègues, pour la plupart instrumentistes de haute voltige et collaborateurs d’ensembles comme l’Ensemble Modern ou Klangforum Wien, se sont tournés cette année vers une collaboration avec des musiciens plus volontiers associés à nos « musiques actuelles ». En janvier, l’ensemble créait des pièces de Merzbow et de Berhard Günter (dans un programme qui les confrontait à Five de John Cage) avant d’enchaîner sur une création de Lee Ranaldo, le guitariste des Sonic Youth et de Marcus Schmickler, encore trop peu connu en France. Au printemps, le Poem for Chairs, Tables and Benches or Other Sound Sources de La Monte Young, une pièce de 1960 flirtait dans la même soirée avec une création de Zbigniew Karkowski. Une dramaturgie visuelle (vidéos, lumière) assure le plus souvent le passage du concert à une forme de représentation musicale inédite qui combine Minimal Music, théâtre musical revu par les Kronos, Electronic Music, Noise Music et quelques échos de Donaueschingen sous le dénominateur commun d’un ensemble de chambre acoustique (parfois amplifié, et dans des conditions alors minutieusement préparées).
Lorsque l’interprétation se mue en création, la composition peut devenir à son tour performance : outre la création régulière d’œuvres écrites par les interprètes eux-mêmes, Zeitkratzer ouvre aux compositeurs des champs d’action inouïs par l’exploration de nouveaux modes de jeu, de nouvelles sonorités. Quelques personnalités musicales hors norme (outre Reinhold Friedl, qui joue dans le trio Piano-Inside-Out, dont les deux premiers CDs ont été très remarqués dans la presse allemande : le tubiste Melvyn Poore, le saxophoniste Ulrich Krieger et le trompettiste Franz Hautzinger, entre autres) devraient continuer d’inspirer dans le champ de la composition des écritures innovantes. Si le règne de Reinhold Friedl sur le ciel berlinois est actuellement sans partage, espérons que la diffusion des enregistrements de l’ensemble fasse naître quelques envies musicales de ce côté-ci du Rhin. Travaillée de l’intérieur par une lame de fond qui a trouvé son audience (nous pensons par exemple au concert de Francisco Lopez au dernier festival Sonar à Barcelone) et conquis désormais son autorité artistique (Prix Ars Electronica, etc.), la musique contemporaine telle que nous l’entendons encore trop souvent à Paris (je sais, je sais, il y a Vandroeuvre, et Mhère...) aurait intérêt à aller à la rencontre des nouvelles réalités esthétiques, quitte à transcender les académies et les idéologies qui les saturent. À moins que, secrètement, elle n’aspire au silence.
Discographie
SOUNDINX
Remarquables : not tied, knot untied - old (Phill Niblock), une plage de temps lisse activée par des microvariations timbriques et Il cimitero chiuso (Ulrich Krieger), drame instrumental interprété avec une telle générosité que l’effet se rapproche du live.
Timescraper Music (le label "maison") - 1999
SONX
Saisissante, la déconstruction d’une valse dans la partie médiane de A Chest of Drawers. (Ray Kaczinski). Une révélation : Broken Choir (Nic Collins), pièce qui ravira les ennemis jurés de Philip Glass.
Timescraper Music - 1999
XTENSIONS
La musique en deçà du minimalisme (quelque chose comme un micromalisme est-il en train de naître sous nos yeux ? Y aurait-il un parallélisme entre l’histoire des sciences de la nature et l’histoire de la composition musicale ?).
Timescraper Music - 1999
Disponibles en France auprès de la société de vente par correspondance Metamkine.
Contact : metamkine@compuserve.com
& www.metamkine.free.fr
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